Pourquoi les décrets Blanquer posent problème

Le nouveau ministre de l'Education Nationale multiple les annonces visant à détricoter les réformes engagées sous le précédent quinquennat, cela dans la précipitation, sans qu'aucune évaluation n'ait été fait et alors que la préparation de la rentrée 2017 est quasiment terminée...

Un ministre pragmatique et scientiste ? Voir ?!

Normalement, on pouvait s’attendre de la part de M Blanquer à une attitude pragmatique et basée sur des évaluations scientifiques : c’est ce qu’il avait lui-même annoncé lors d’un entretien au journal Le Monde, indiquant même qu’ « il n’y aura pas de loi « Blanquer » .

Mais dans le contexte des élections législatives, alors qu’il a sans doute été missionné par le président de la République et le premier ministre pour donner des gages à la droite et à tous ceux qui ont combattu la politique menée par le précédent quinquennat (Snalc, Snes et une grande partie des professeurs de collège dans leur sillage),  Blanquer a multiplié les annonces de décrets qui permettent

– de rétablir les classes à option dès la Sixième : bilangues, classes européennes, latin (en 4ème).
– d’assouplir les règles concernant les EPI et l’AP
– de multiplier si nécessaire les redoublements (qui contrairement à ce qui dit le ministre, n’ont pas été « interdits » mais strictement encadrés aux cas de rupture scolaire ou pour les classes de fin de cycle (3e).
– de mettre en place des stages de remise à niveau pour les élèves de CM2 pendant l’été (ce qui existe déjà depuis 1991 = dispositif « L’école ouverte ».

Les 2 premiers points ont fait l’objet d’une discussion et d’un vote lors d’un CSE (Conseil Supérieur de l’Education) convoqué dans l’urgence et sans respecter les délais impartis.
Le texte modifiant la réforme du collège a été repoussé par 26 voix contre (FO, Sgen Cfdt, Fcpe, solidaires), 8 pour (Snalc et Snpden) et 24 abstentions (Se-Unsa et Fsu).

En détail, ce qui sera possible dès 2017 dans les collèges

Dans les décrets parus jeudi 15/06/2017 au BO, voilà ce qui est acté (cela malgré le vote défavorable du CSE)

Blanquer

  • Pour les EPI et l’AP

– disparition de la liste des thèmes des EPI
– au minimum un EPI et une séquence d’AP par cycle (donc en 3 ans) (amendement proposé par l’UNSA et voté par le Sgen et accepté par le ministre)
– mais plus de cadre pour la répartition des 4h d’enseignement complémentaire : les conseils pédagogiques peuvent décider de faire uniquement de l’AP ou uniquement des EPI.

  • Pour l’enseignement du Latin

– enseignement renforcé par rapport à réforme du collège : on passe de 2h max à 3h max en 4e et 3e (1h seulement en 5e)

  • Pour les classes bilangues

– possibilité d’introduire une 2ème langue vivante (étrangère ou régionale) en Sixème à raison de 6h hebdomadaires pour les 2 langues.

  • Pour les classes européennes

– au cycle (5e 4e 3e) possibilité de créer un enseignement de langue et culture européennes renforcé, s’appuyant sur l’une des langues vivantes étudiées dans la limite de 2h par semaine.

 Pour le moment, il n’a pas été décidé de moyens horaires et de postes supplémentaires pour la création de ces options. Les heures données à certaines de ces classes d’élite seront donc prises sur la marge horaire de chaque établissement, qui servait jusque-là à permettre le travail en groupe (en LV ou EPI) et la co-intervention.

 L’idée est que chaque établissement décide en fonction des enjeux locaux (faire plus d’AP pour des élèves en difficulté, créer des classes européennes et bilangues pour attirer les CSP+ dans les établissement de REP par exemple).

Cinq critiques fondamentales sur les décrets Blanquer

Des décrets Blanquer qui bouleversent les règles alors que la rentrée 2017 est déjà quasiment prête et que l’on voit mal les rectorats (pour la répartition des moyens dans l’académie) et les conseils pédagogiques (dans les établissements) se réunir pour remettre tout sur la table.

Des décrets qui sortent sans qu’aucune évaluation ne soit faite, ce qui contredit le discours du ministre d’une politique basée sur la science (cf décret sur le redoublement à paraître)

Des décrets qui coupent un élan, et qui décrédibilisent ceux qui étaient partis prenante des réformes dans les établissements et qui avaient tenté de renouveler, non sans mal, les pratiques pédagogiques collectives dans les établissements.

décrets blanquer

Des décrets qui s’éloignent de l’idée d’un socle commun, atteignable par tous avec l’objectif de réussir tous les élèves et donc de s’occuper d’abord des plus fragiles (même si avec la réforme du collège, on était encore loin du compte, au moins les intentions étaient là). Le rétablissement des options, la marginalisation des dispositifs EPI-AP qui initiaient une différenciation pédagogique vont dans le sens d’une fragilisation de l’objectif du socle commun ?

Enfin, une manière de faire sans véritable dialogue social, dans la précipitation et disons-le, sur l’affaire du redoublement, une certaine démagogie (car Blanquer sait très bien qu’il est inefficace mais il sait aussi qu’une majorité de parents et même d’élèves le plébiscitent). Cela augure mal de la suite.

On peut donc au final regretter qu’il n’y ait pas de « loi Blanquer » issue d’une longue réflexion et d’un riche dialogue social, mais une succession de mesure qui risquent de briser le (petit et difficile) mouvement qui était apparu dans les collèges.

Un espoir : au CSE, Blanquer a sur faire des compromis ; certains syndicats l’ont décrit comme étant à l’écoute et capable de prendre en compte les avis donnés par les représentants des personnels. Mais il semble qu’il y ait alors un Jean-Michel Blanquer pour les syndicats, et un autre pour les médias..

En savoir plus sur les décrets Blanquer

Le point de vue sans concession de Jean-Paul Delahaye dans le journal LeMonde« les responsables de l’échec sont de retour »